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Numéro en cours (2009 - 3)
A découvrir dans le dernier numéro de "Documents"
Lettre aux lecteurs de Documents (1945-2009)
par Erik Bettermann, Dominique Bourel, Gérard Foussier, Franz Schoser, Volker Stehmann
Un dernier mot. Un dernier mot ?
Cette lettre d'information, qui se substitue au numéro 2009/03 de la revue, est en quelque sorte un faire-part de décès pour annoncer la disparition brutale, à l'âge de 64 ans, d'un des plus vieux acteurs de la réconciliation et de la coopération franco-allemande. Documents n'est plus.
Il serait facile de dénoncer la crise financière, la routine des relations franco-allemandes, voire l'indifférence de certains milieux politiques. Les raisons sont plus subtiles, mais la situation budgétaire de Documents ne permet plus désormais de poursuivre la parution de la revue – à moins d'un sursaut, qui assurerait, ne serait-ce qu'à moyen terme, de mettre Documents sur de nouveaux rails du dialogue franco-allemand.
Comme le souligne Marie-Sophie Guisse, dans un mémoire publié en 2002 sous le titre "Naissance et émancipation d'une revue", Documents a connu de nombreuses évolutions au cours de son histoire. Conçue dès 1945 pour que les Français apprennent à ne plus craindre l'Allemagne après la défaite nazie, elle est devenue au fil des ans non plus seulement une "Revue des questions allemandes", mais aussi une "Revue du dialogue franco-allemand", comme sa consœur Dokumente à Bonn. Réalisée à l'origine sous l'autorité des réseaux catholiques, elle a poursuivi le dialogue intensément intellectuel dans les milieux universitaires et associe désormais chercheurs, experts et journalistes dans un même effort d'information sur ce qui rapproche (et sépare) Français et Allemands. La revue a toujours pris garde de gérer sa mutation et son adaptation aux incessants changements de la société et des rapports bilatéraux. Un véritable défi.
La première structure créée en 1945 à Offenburg s'appelait le Centre d'Information et de Documentation Economiques et Sociales (CIDES) avant de devenir l'année suivante le Centre d'Etudes Culturelles, Economiques et Sociales (CECES). Ce Centre devient bicéphale en 1949 – sous le nom de Bureau International de Liaison et de Documentation (B.I.L.D.) en France et Gesellschaft für übernationale Zusammenarbeit (GUZ) en Allemagne.
Créée dans un esprit d'ouverture fortement marqué par les chrétiens (et surtout les catholiques), avec pour auteurs des religieux essentiellement, la revue Documents a rapidement instauré le dialogue avec les laïcs en nommant dès 1950 Jean-Jacques Baumgartner à la tête de la rédaction, un Alsacien qui saura avec plusieurs personnalités faire entrer la publication dans un processus de sécularisation. L'indépendance éditoriale a un prix, lorsque le seul bénévolat ne suffit pas à faire vivre une publication, que ce soit vis-à-vis de l'Eglise dans les premières années ou du gouvernement ces dernières décennies. Documents a toujours su convaincre ses partenaires financiers qu'elle savait faire la différence entre propagande et information et c'est donc dans un respect mutuel que le Quai d'Orsay accordait jusqu'ici une subvention qui permettait à la plus ancienne des publications franco-allemandes de survivre. Certes, nous avons pris note des déclarations de Nicolas Sarkozy en 2007 dénonçant toute "mentalité d'assistés" dans la société française, mais nous avions la naïveté de croire que personne ne pouvait supposer un seul instant que la publication d'une revue aussi traditionnelle que Documents puisse désormais être régie exclusivement par les règles mercantiles du privé. Inutile de chercher l'exception qui confirme la règle : jamais Documents ne s'est donné pour mission de polémiquer, même lorsque des tensions entre Paris et Bonn, aujourd'hui Paris et Berlin, annoncent, parfois abusivement, le divorce du couple franco-allemand. Ce n'est pas dans l'agonie que nous allons encourager la polémique. Mais nos lecteurs, et surtout nos abonnés, ont droit à des explications. Les faits, et eux seuls, nous autorisent à traduire notre forte déception, symptomatique peut-être d'un nouvel état d'esprit entre les deux capitales, mais qui contraste singulièrement avec les discours politiques dithyrambiques tenus régulièrement à la seule vue d'une caméra ou d'un micro pour squatter les gros titres des journaux télévisés ou les premières pages des quotidiens.
On cherche vainement les circonstances atténuantes : alors que la publication de Documents et Dokumente s'inscrit dans un contexte de parité, les subventions accordées par Berlin ont toujours été plus élevées que celles allouées par Paris. Documents avait su trouver quelques moyens pour supporter cette différence et avait toujours soigneusement évité de montrer du doigt cette douloureuse disparité. Deuxième constatation : alors que les demandes de dotations s'inscrivaient dans une logique de routine, compte tenu des sommes relativement modestes (par rapport à Berlin et à d'autres activités), quelle ne fut pas notre surprise d'apprendre seulement en avril 2009 (deux-mille-neuf !) que la demande formulée pour 2008 (deux-mille-huit !) serait accordée, mais au prix d'une réduction d'environ 60 %, qui fait que Paris ne verserait plus désormais que l'équivalent d'environ 20 % de la somme promise par la partie allemande. L'annonce de cette décision constitue un arrêt de mort pour la revue, incapable dorénavant de combler les déficits accumulés et à prévoir. Mais il y a plus décevant encore : ni notre demande pour 2008, adressée au secrétaire d'Etat en charge des questions européennes (et secrétaire général des relations franco-allemandes) au ministère des Affaires étrangères, ni la relance formulée à la nomination d'un successeur en décembre 2008, n'ont fait l'objet d'une réponse écrite : pas même un accusé de réception. Pas un message, pas une phrase, pas un mot. Un point seulement. Le point final qui condamne Documents à la disparition.
Et maintenant ?
Nous ne nous sentons pas l'âme suffisamment pirate pour crier publiquement "Haut les mains !" à ceux qui affirment vouloir nous aider financièrement dans notre initiative. Mais nous ne baisserons pas les bras pour autant. Nos lecteurs ont droit à cette information que la revue propose sans discontinuer depuis 64 ans. Soucieux de ne pas subir l'affront de critiques faciles nous reprochant une certaine forme de romantisme routinier, nous envisageons de mettre notre volonté d'innovation en exergue. Dokumente publiera à l'automne un numéro spécial, bilingue, à l'occasion du 60ème anniversaire de l'Allemagne et des vingt ans de la Chute du Mur de Berlin. Cette rétrospective, basée sur les seules analyses publiées par les deux revues depuis 1949, sera un "document", un outil de travail, une référence. Nous espérons que cette nouvelle formule, qui pourrait être prolongée en 2010 par la réalisation d'une revue commune, trouvera l'aval de nos lecteurs français et allemands. D'aucuns diront haut et fort que la disparité du soutien financier entre Paris et Berlin ne grandit pas l'image de la politique culturelle française à l'étranger et que le décalage entre les discours et les actes est flagrant. Il suffit de constater que les budgets culturels du Quai d'Orsay subissent actuellement des baisses sans précédent. Dans de nombreux autres domaines, Paris a pris l'habitude de vanter et formuler les grandes idées que Berlin en fin de compte est censé financer. Les choix politiques, surtout lorsqu'il s'agit de choix nationaux, sont tels qu'ils sont. Mais après 64 années de coopération bilatérale intense, ces choix ne peuvent être unilatéraux. Ensemble, mais chacun pour soi ? Peu de couples surmontent la suprématie ou l'individualisme d'un partenaire. En tout cas, ce n'est pas notre conception du dialogue.