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Numéro en cours (2008 - 2)
A découvrir dans le dernier numéro de "Documents"
L'Amérique en campagne. Les analyses du Monde et de la Süddeutsche Zeitung
par Kerstin Bacher
Les élections américaines constituent un moment clé dans le débat politique, aux États-Unis comme en Europe. La fin de l'administration Bush et l'importance des défis qui engagent l'avenir de la superpuissance américaine expliquent l'attention des médias européens pour la campagne présidentielle de 2008.
Comment la presse de deux États fondateurs de l'Union européenne, de deux puissances économiques, qui entretiennent des relations particulières mais différentes avec les États-Unis, rend-elle compte de cette campagne ? Le dépouille- ment des quotidiens Le Monde et Süddeutsche Zeitung (SZ) (respectivement 1,89 et 1,54 million de lecteurs) de tendance de centre-gauche avec chacun trois correspondants aux États-Unis, montre l'actualité de l'événement mais égale- ment le déséquilibre dans sa couverture médiatique, entre le 1er août et le 12 décembre 2007, soit avant le début des primaires en janvier 2008.
Les candidats républicains
28 articles concernent des candidats du parti républicain dans la SZ, 16 seulement dans Le Monde.
Rudolph Giuliani
Face à la candidature de Giuliani, le journal allemand se demande dans quelle mesure il est un républicain pour lequel un conservateur chrétien pourrait voter. Sont en effet décrites les "mauvaises valeurs familiales" de celui qui fut trois fois marié, a rompu toutes relations avec ses enfants du second mariage et soutient l'avortement et les droits des homosexuels. Pour l'aile religieuse conservatrice, il serait donc trop libéral. Giuliani est également présenté comme un dur à cuire qui a ainsi approuvé la torture du waterboarding, si cela est fait par "the right persons". Le soutien inattendu de Pat Robertson qui considérait les attentats de 2001 comme un châtiment divin contre une nation qui tolère l'homosexualité et l'avortement est présenté comme une tentative désespérée pour gagner les voix de ces chrétiens conservateurs. Le journal se contente de mentionner ses efforts comme maire de New York et sa popularité acquise après le 11 septembre. Il conclut cependant que, pour remporter une élection qui se gagnera au centre, les conservateurs doivent choisir le "moindre mal", donc Giuliani.
Son image dans le journal français adopte un double angle de vue qui ne recoupe que partiellement celui de la SZ. Le décalage de ses positions sur les questions de société avec celles attendues d'un candidat du parti républicain intéresse certes Le Monde. Toutefois les articles ont trait principalement à ses prises de position en faveur d'une politique extérieure plus agressive que celle du président Bush en Irak, face à l'Iran ou contre un État palestinien. Et de rappeler de façon plus récurrente le passé du maire de New York et sa notoriété nationale et internationale acquise après le 11 septembre. Alors que Le Monde mentionne son nom dans presque la moitié des articles consacrés à la campagne, la SZ ne le fait que dans un tiers des cas. Surtout, la focalisation du journal français sur son programme de politique extérieure et son leadership après les attentats de 2001 expliquent pourquoi il apparaît comme un candidat plus sérieux que dans la presse allemande, qui préfère insister sur les ambiguïtés d'un candidat républicain hors norme.
Mitt Romney et Mike Huckabee
Les deux candidats occupent une place secondaire dans cette analyse. Mitt Romney, un mormon soupçonné d'appartenir à une secte étrange, fascine le journal allemand. Présenté comme un orateur hors pair, défenseur des valeurs morales et favorable à l'élargissement de Guantanamo, il apparaît néanmoins comme peu sincère puisqu'il a toléré l'avortement et le mariage homosexuel dans les années 90 alors qu'il était gouverneur. Le Monde en revanche ne mentionne qu'à la marge le candidat mormon qui s'inscrit dans la dynamique néo- conservatrice du président Bush. Soulignant sa détermination à combattre toute immigration illégale, le journal français ne remet pas en cause le modèle de père de famille qu'il incarne.
Mike Huckabee apparaît relativement tardivement dans la SZ. Présenté comme un self-made man conservateur très terre à terre, personnalité plutôt appréciée par les Américains, il devrait son succès non seulement à son humour, mais égale- ment à la stratégie de ses rivaux qui ne semblent pas le prendre au sérieux. La présentation est aussi simpliste dans la presse française, même si elle est abordée selon un axe différent : Huckabee est en effet le seul candidat à être uniquement caractérisé par son appartenance religieuse qui explique- rait sa popularité supérieure à celle de Romney.
Si les journaux insistent sur le poids de la religion dans la perception des deux candidats, la SZ considère le désarroi des conservateurs fondamentalistes chrétiens tandis que Le Monde, moins critique en la matière, retient les positions des candidats en politique étrangère.
Les candidats démocrates
Les deux principaux candidats démocrates, plus proches de la sensibilité politique des quotidiens, bénéficient d'une meilleure couverture : 36 articles dans la SZ, 29 dans Le Monde.
Hillary Clinton
Le sénateur de l'État de New York a droit à plus de la moitié des articles de la SZ qui concentre son attention sur sa lutte pour la couverture maladie universelle, l'un des "plus grands défis" des États- Unis. Forte de son échec comme first lady, Hillary Clinton proposerait cette fois une réforme réali- sable. Seconde focalisation de la SZ : la mention récurrente du "Bill-Factor", son plus grand "triomphe et risque". La popularité nationale et la renommée internationale de Bill Clinton profiteraient à Hillary, femme forte sachant faire face aux attaques des "boys" démocrates mais peinant à montrer sa proximité avec ses compatriotes. Le journal ne ménage pas ses critiques sur les positions programmatiques peu claires de la candidate (Irak, Iran, immigration illégale…) et sa manie de consulter systématiquement les sondages avant de prendre publiquement position. Or, ces incertitudes pourraient lui coûter cette campagne.
La candidate a droit aux mêmes ferveurs du Monde qui traite sa campagne dans près des deux tiers de ses articles selon des axes similaires : combat pour la couverture maladie universelle et la justice sociale. Hillary Clinton est ainsi décrite comme favorable à l'intervention d'un État respectueux de la liberté individuelle et du secteur privé. Son expérience acquise comme first lady est également mise en avant, contrairement à son travail de sénateur. Cependant, le journal français s'intéresse davantage à sa stratégie de communication visant à montrer sa proximité avec la classe moyenne américaine, dont elle connaît, pour les avoir elle-même vécues, les vicissitudes de la vie. Autre différence d'approche : la plus grande attention critique à ses positions en matière de politique étrangère, comme son vote autorisant George Bush à envahir l'Irak en 2002. Selon Le Monde, elle apparaît comme l'adversaire la plus déterminée des républicains et la plus à même de mettre en œuvre le changement. Le traitement de la candidate dans les deux journaux présente donc de plus grandes similitudes que pour celui des candidats républicains.
Barack Obama
Le principal rival de Clinton jouit d'une couverture médiatique croissante dans la SZ fascinée par sa capacité à financer sa campagne (plus de 40 % des articles le concernant). Le sénateur de l'Illinois est présenté comme le candidat bénéficiant du plus grand capital de sympathie et de confiance, celui qui exprime ses idées plus clairement que Hillary Clinton, celui enfin qui incarne le mieux une politique de changement. Néanmoins, ce qui préoccupe le plus les démocrates, ce n'est pas tant d'avoir un candidat qui peut aider qu'un candidat qui peut gagner. Et dans ce cas, Clinton semble la mieux placée.
L'image du candidat noir focalisée sur son opposition à la guerre en Irak, qui structure sa stratégie de campagne, apparaît beaucoup moins polyvalente dans Le Monde. Le journal n'hésite pas à voir en lui l'incarnation du rêve américain, celui du fils d'un père immigré noir et d'une mère blanche rêvant de devenir président. Toutefois, ses incertitudes et erreurs sont mises en exergue quand il s'agit d'aborder le concret, notamment ses circonvolutions sur la date du retrait des troupes américaines en Irak. Par opposition à Clinton, il semble manquer d'expérience, notamment en politique étrangère. Alors que la SZ insiste sur la personnalité du candidat, Le Monde privilégie les sujets de politique étrangère pour distinguer les deux rivaux.
Différences d'approche
En conclusion, Le Monde semble davantage intéressé par les positions en matière de politique étrangère des candidats, notamment sur la guerre en Irak, alors que la SZ donne la priorité au facteur religieux et à la politique intérieure. Ces différences d'approche sont avant tout historiques et culturelles. La France a toujours considéré la politique extérieure comme un instrument de puissance déterminant, percevant d'une certaine façon les États-Unis comme des rivaux (cf. le discours de Dominique de Villepin à l'ONU lors de l'invasion de l'Irak). A l'inverse, l'Allemagne atlantiste depuis 1949 n'a pas fait de sa politique extérieure un vecteur d'identification et de puissance, l'héritage national-socialiste rendant par exemple toute intervention militaire problématique (cf. les oppositions aux interventions au Kosovo et en Afghanistan). C'est également une évolution nationale différente qui explique l'inégale importance accordée par la presse à la religion dans la campagne. La séparation de l'Église et de l'État en 1905 en France a cantonné l'appartenance religieuse dans la sphère privée, lui interdisant de devenir un argument de campagne. La sécularisation plus tardive en Allemagne a permis un échiquier poli- tique fortement marqué par les appartenances confessionnelles (CDU-CSU). Cependant, la similitude des approches concernant les candidats démocrates peut également se lire comme le signe d'une convergence européenne qui privilégie une approche européenne plutôt qu'une perspective nationale, déjà dévalorisée par les contrecoups de la mondialisation.
L'intensification de la campagne en 2008 et de sa couverture par les médias européens permettra de préciser ces éléments d'analyse – notamment en tenant compte du candidat républicain John McCain dont le trop petit nombre d'articles du Monde et de la SZ au cours du deuxième semestre 2007 n'a pas permis de l'inclure dans cette étude.