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Numéro en cours (2008 - 2)
A découvrir dans le dernier numéro de "Documents"
Méthode Assimil(ation) !
par François Talcy
Lors de sa visite à Cologne en février 2008 le premier ministre turc Recep Tayyip Erdogan a tenu devant 16000 ressortissants turcs des propos sans ambages : pour lui l'assimilation est – on hésite à recopier la phrase – "un crime contre l'humanité". On soupçonne une faute de traduction, une erreur de transmission, un abus d'interprétation, mais le chef du gouvernement turc persiste et signe en lançant un vibrant appel à ses compatriotes pour qu'ils rejettent toute assimilation à la culture allemande. Deux millions sept cent mille personnes, dont un million environ ont acquis la nationalité allemande, sont ainsi invitées à rester turques jusqu'au bout des ongles, à vivre en terre germanique comme si elles étaient encore sous le soleil d'Anatolie.
Imaginons le président français en visite à Berlin, recevant la communauté française de la capitale allemande et exigeant d'exclure la présence de toute personne n'ayant pas la nationalité française. Et le chef de l'État s'adresserait à ses compatriotes pour leur recommander de faire certes un effort d'intégration, mais surtout de bien prendre garde de ne pas s'assimiler à la culture allemande s'ils ont l'intention de rester dans le pays. On devine le tollé qu'un tel discours ne manquerait pas de provoquer. Le scénario est tout aussi impensable de la part de la chancelière d'Allemagne face aux ressortissants allemands vivant en France.
On voudrait croire qu'il y a méprise sur le sujet. Même si Berlin demande aux étrangers vivant durablement en Allemagne de maîtriser les règles principales de la langue allemande, ne serait-ce que pour mieux communiquer avec voisins, collègues ou commerçants, personne en Allemagne n'interdit aux Turcs d'apprendre leur langue maternelle, ne serait- ce que pour mieux communiquer avec leur propre famille. Même si l'Allemagne attend des étrangers qui viennent sur son sol qu'ils respectent le mode de vie de la société allemande, personne en Allemagne ne leur interdit de pratiquer leur religion, de parler à la maison la langue qu'ils maîtrisent le mieux, de manger ou de boire comme ils l'entendent. Un étranger n'est pas obligé de passer ses soirées à boire de la bière ou à manger des saucisses, ni à rouler en Volkswagen pour prouver qu'il est bien intégré. Mais, pour rester dans les stéréotypes, on demande quand même aux Anglais de rouler à droite et aux Français de ne pas réveiller le voisinage chaque matin en entonnant la Marseillaise.
Peut-être y a-t-il un problème de compréhension mutuelle depuis que certains hommes politiques en Allemagne prônent une Leitkultur allemande, terme intraduisible qui ouvre la porte à toutes les suspicions. Leitkultur n'est pas une culture dominante, comme on peut le lire hélas dans bon nombre de textes en français, c'est une culture de référence. De révérence aussi, par respect envers la société d'accueil, elle-même plus ouverte qu'on ne le croit à des innovations venues de l'étranger – les pizzerias italiennes, les voitures japonaises, les vacances à Bali, les saunas finlandais, les chansons anglaises, les vins australiens ou chiliens, les séries américaines ont leurs adeptes en Allemagne sans que l'on imagine pour autant la fin d'une culture allemande qu'il resterait d'ailleurs à définir.
Le premier ministre turc a raison lorsqu'il invite ses concitoyens à ne pas oublier leur langue maternelle, il apporte ainsi son soutien au respect des racines culturelles. Lorsqu'il les invite à apprendre l'allemand, il encourage leurs efforts d'intégration. Mais en évoquant l'assimilation et non l'intégration, il entretient une confusion entre l'apport des connaissances linguistiques au dialogue des cultures et le cadre culturel de la coexistence des peuples. Il conviendrait de faire savoir à Ankara que la bonne vieille méthode Assimil vise l'apprentissage des langues et non pas l'assimilation à outrance de ceux qui les parlent.