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Couverture du livre

Eux, les STO
Jean-Pierre Vittori
Ramsay
2007
360 pages

Un drame et un mystère

par François Talcy

L'enquête menée auprès d'une centaine de personnes et avec l'analyse de quelque six cents questionnaires apporte un éclairage sur l'un des aspects les plus méconnus de la Seconde Guerre mondiale. S.T.O. – ces trois lettres (Service du Travail Obligatoire) représentent aujourd'hui encore le chapitre dramatique et mystérieux vécu par un million de travailleurs français, hommes et femmes, partis travailler en Allemagne pendant le IIIe Reich.

Peu d'ouvrages ont été écrits sur cette question et les anciens du STO n'ont pas eu souvent l'occasion après la guerre de préciser leur position entre résistance et collabo- ration. Jean-Pierre Vittori, qui reproche aux chercheurs universitaires de ne pas se passionner outre mesure pour ce dossier, tente de comprendre les motivations de ceux qui ont cru dans un premier temps à cette relève, qui devait, du moins au début, permettre d'échanger un prisonnier contre trois travailleurs. Il concède que cette question du STO n'échappe pas à la passion partisane, et que, "plus que toute autre, elle provoque des jugements péremptoires qui se situent bien loin de la vérité historique". Au fil des pages, l'auteur revient sur les affirmations, les accusations, les paradoxes, les souffrances aussi. Il note que l'"on juge plus facilement l'homme que l'industriel, le travailleur que l'État comme si en reportant la faute au niveau de l'individu on souhaitait éluder les véritables questions". Et la vraie question est bien celle de savoir qui était le plus responsable – le travailleur ou le maire qui trans- mettait les convocations, le patron qui acceptait d'établir des listes ou le fonctionnaire qui les transcrivait ?

Jean-Pierre Vittori parvient à briser le silence gêné de ces forçats souvent entassés dans des camps, alors que la propagande de Vichy leur avait promis un accueil plus confortable chez l'habitant en Allemagne. Certains d'entre eux vont procéder à des actes de sabotage, de nombreux réfractaires vont nourrir les rangs du maquis, des réseaux d'évasion seront mis en place, mais personne ne leur accordera le statut de résistants au lendemain de la guerre. Le travail de recherche accompli par ce journaliste écrivain, spécialiste de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre d'Algérie, est remarquable compte tenu du silence obstiné et de l'incognito dans lequel ces déportés du travail, "poussés par la faim, la cupidité ou l'idéologie", ont choisi de se réfugier, refusant même de se justifier alors qu'ils pourraient évoquer "un pays effondré, en deuil de quelque cent mille soldats et de un million huit cent mille prisonniers". Ou encore cette bande dessinée infantile diffusée par la propagande et dans laquelle Célestin Tournevis (nom emblématique de l'ouvrier français ?), parti ruiné en Allemagne, revient en congé, le cigare au coin des lèvres, pour convaincre son copain Tétembois de le suivre outre-Rhin. Ou ces articles qui affirment que les ouvriers français en Allemagne "ont une très grande popularité auprès de leurs camarades et de la population" et qu'ils "font un bien immense à la cause de la réconciliation franco-allemande". Et comme les appels à la raison et au cœur ne suffisent pas, Vichy a ajouté aux efforts de conviction la loi et la répression. Et le régime nazi entassera les récalcitrants dans des camps d'éducation par le travail (AEL), y compris dans les territoires annexés ou occupés en Union soviétique, Pologne, Tchécoslovaquie, Estonie et même en France.

L'ouvrage fournit une quarantaine de pages en annexe pour mieux comprendre le drame du STO et de ces ouvriers appelés dédaigneusement "les STO". Des textes de loi, des discours officiels (notamment celui de Pierre Laval qui invoque un "devoir de solidarité pour assurer le salut de la France"), des circulaires (entre autres celle sur les réfractaires dans laquelle il est précisé que "tout membre de l'Université, professeur ou étudiant, qui aura refusé de répondre à l'appel du STO, sera définitivement exclu de l'Université") et des statistiques sur la répartition des ouvriers français dans le Reich.

L'enquête de Jean-Pierre Vittori ne veut pas flatter, ni condamner, mais seulement rendre compte du drame de ces Français "excessivement culpabilisés et traumatisés au point qu'ils réclament le silence au nom du droit à l'oubli".